Rogatons…

il y a 10 ans

Ça nibarde, chatte et saigne, certains mauvais quarts d’heure, sur mes sténo-blocs. Cause au Samsung qui grelotte aux moments inopportuns, aux discussions languissantes, aux convocations torves. Sale temps pour la feuille qui traîne, soumise, vierge, offerte aux souillures, couchée sur sa semelle de carton gris, prisonnière de son ressort… La bille roule, la mine chuinte. Les mignonnes farfouillent, creusent, s’épuisent à la recherche des filons répugnants. Elles en trouvent de sévères.
Et tandis que ça débagoule, la main libérée s’amuse, batifole, s’excite toute seule sur des rondeurs, des mollesses, des raideurs. Ici je coupe un chien en deux, lui brise les reins, le tords pattes au ciel. Là, je tranche des doigts poilus. Passent des gerbes d’enfants nus, poignets cassés, sous le regard de femmes idiotes. La conversation s’éternise. Je me complais à arrondir chacun des grains de leurs mamelles qui dégoulinent jusqu’aux genoux.
Les causeurs, les cafouilleux du potin, peuvent bien faire des détours par les satellites et revenir me farcir les anses de leurs histoires. M’en raconter de grinçantes et de sucrées…
Je ne les écoute pas plus que je ne me vois dessiner.
Car il n’est pas d’absence qui me soit plus douce.

portrait soluto huile peintureBic sur papier  2015
portrait soluto huile peinture
Crayon sur papier  2015

 

Croyez-vous vraiment que nous ayons soif d’éternité ?…

il y a 10 ans
portrait soluto crayon croquis aquarelle cadavreCrayon, encre de chine et aquarelle sur papier. 15 cm x 20 cm,  2015

Croyez-vous vraiment que nous ayons soif d’éternité ? Qu’en ferions-nous ? Je crois au contraire que nous aspirons profondément à la mort, qu’elle nous travaille en profondeur, qu’il nous tarde même, à l’occasion de voir nos servitudes s’achever. Nous ne ratons jamais une belle occasion de nous pleurer par avance. Nous aimons la nostalgie, la mélancolie ne nous déplait pas. Bien sûr nous nous en défendons mais voyez notre goût pour la guerre, la médisance, le mensonge, regardez notre besoin de corrompre, d’anéantir notre prochain. On boit, on fume, on conduit vite, on se maltraite, on se précipite dans les plus pénibles aventures. Nos conduites sont ordaliques. Les plus faibles cèdent à leurs penchants, les autres luttent contre eux-mêmes et perdent toujours. Les progrès de la guerre sont plus foudroyants (au propre et au figuré) que ceux de la médecine. Il faut beaucoup de ruse pour survivre. On doit inventer des lois, s’éprendre de la beauté et distribuer ou recueillir la semence bon gré, mal gré afin de se prolonger dans une progéniture qui n’échappera pas à son lot de souffrances. Nous donnons la mort plus sûrement que nous donnons la vie. La première est toujours certaine, la seconde peine à prendre. Laisser quelques traces, quelques phrases, quelques mots bien troussés, des dessins, des photos, c’est témoigner de notre vanité… Et peut-être rien de plus… C’est encore jeter des bûches au feu pour alimenter le grand brasier qui nous anéantira tous.

Réponse au commentaire de Flora à propos du billet précédent…

Qui va se souvenir?…

il y a 10 ans

portrait crayon soluto Alphonse Boudard

« … Les êtres s’effacent, on a beau conserver leur os dans des caisses d’ébène, graver leur nom dans la pierre, ça ne dure que la vie des suivants… des quelques survivants… le souvenir se garde au cœur, dans un petit coin… le visage, l’image ne durera que ce que va durer votre existence… un passage, une passade de je ne sais quel dieu féroce. Alors, on s’accroche à son papier, on griffonne, on s’efforce de faire revivre. Une entreprise de fou, tout est déjà en charpie, tout s’enfloue, se déforme… une photo qui s’extirpe d’un carton jauni, brûlé par le temps. Le papier ça meurt aussi, ça dure un peu plus que les roses… si peu ! »

Alphonse Boudard Mourir d’enfance 1995

Un éclair… puis la nuit !

il y a 10 ans
portrait soluto dessin portraitLavis d’encre de chine sur une feuille Canson 21 cm x 29,7 cm. Août 2015

De l’âpre râpe, qui nous occupait tant, il fût à peine question…
J’arrivai mal lavé de mes rancœurs, fâché d’être où je n’aurais pas cru, portant mon arriéré et mes désirs déboités. Les ajustements à coups de marteau brûlent du désir de plaire : que de poses, d’effets, de pauses et de faux plats.
Sur le grand pont de bois le temps était aux jus de fruits. Nous avons bu du vin, de la bière. Ses oreilles, qu’une aile de papillon éventait à l’italienne, chauffaient comme des quartiers d’oranges sanguines. La mer d’acier brossé était affreusement plate et l’ombre bleue des parasols nous évitait. Nous cheminions, à demi-éblouis, au bord du flou, à la myope. Le vers m’était venu en la voyant apparaitre. Je devais le couver depuis longtemps.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse.
La lumière transperçait son corsage. Elle était magnifique, plus en traits qu’en volumes.
Je rêvais donc aussitôt de grand deuil.
Comme il fallait sourire nous devînmes sérieux. Je pris la mouche pour m’envoler un peu. Je n’allais pas bien loin : l’art de la conversation ne se maitrise qu’avec indifférence. Ah, si l’on pouvait s’éloigner de soi. Le moindre égard corrompt tout, bride l’irrévérence, leste les élans. Badiner suppose qu’on cultive la part de mépris due à chacun. Nous n’étions pas à la hauteur et je m’en accusais.
La conversation savonnait. Je lui pardonnais tout par facilité. Pour ne pas paraître cuistre, à propos de verres à pied, je me retins d’évoquer Deleuze. Plus tard je pensais aussi à l’amie Nane de Toulet.
A la fin de notre entretien je la raccompagnai jusqu’à son canot. Son grand cou supportait un sourire composé. Mon pas était égal au sien, mon souffle peut-être aussi. Elle marchait droit. Agile et noble, avec sa jambe de statue.
J’étais triste d’être déçu, de n’avoir pas su nous bouger d’un iota, de ne pas l’avoir reconnue. Qu’espérais-je ? Voulais-je vraiment boire, crispé comme un extravagant, la douceur qui fascine et le plaisir qui tue ?
Nous n’avons rien tissé, rien retenu. Nous avons tricoté lâche et tout a filé.
Je n’ai pas vu germer l’ouragan.