Archives de l’auteur : soluto
Approche encore un peu…
« Je suis couché dans un plaid bariolé comme ma vie… »
La « moëlle chemin-de-fer » des psychiatres américains
Le bruit des portes des voix des essieux grinçant sur les rails congelés
Le ferlin d’or de mon avenir
Mon browning le piano et les jurons des joueurs de cartes dans le compartiment d’à côté
L’épatante présence de Jeanne
L’homme aux lunettes bleues qui se promenait nerveusement dans le couloir et me regardait en passant
Froissis de femmes
Et le sifflement de la vapeur
Et le bruit éternel des roues en folie dans les ornières du ciel
Les vitres sont givrées
Pas de nature !
Et derrière, les plaines sibériennes le ciel bas et les grands ombres des taciturnes qui montent et qui descendent
Je suis couché dans un plaid
Bariolé
Comme ma vie
Et ma vie ne me tient pas plus chaud que ce châle écossais
Et l’Europe toute entière aperçue au coupe-vent d’un express à toute vapeur
N’est pas plus riche que ma vie
Ma pauvre vie
Ce châle
Effiloché sur des coffres remplis d’or
Avec lesquels je roule
Altesse…
Petit garçon…

Alors la grande école ? On lui avait promis la grande aventure. Sa mère l’avait habillé de neuf, il avait (enfin) un cartable, des crayons et un stylo dans une trousse, un carnet à spirale. Tout ça sentait bon. L’impatience le gagnait, Il avait envie d’essayer ce beau matériel, il voulait passer aux choses sérieuses et surtout tout savoir sur tout. A la maison on en parlait beaucoup. Ses parents lui passaient sans cesse la bande annonce de ce qu’il allait faire et voir là-bas. Ça ressemblait à une superproduction. Des tonnes de bouquins, des cahiers avec des petites lignes, des leçons à apprendre, des devoirs à faire, peut-être des ordinateurs. Il allait savoir pour de bon ce que voulait dire l’expression « travailler à l’école ». Il en avait l’eau à la bouche. Il était prêt à en découdre pour pénétrer le mystère de la Connaissance. Psychologiquement il était mûr pour affronter les inévitables difficultés qui allaient surgir. Comme disait son père, il avait la niaque ! Il était grand temps de le dégourdir…

Et ça, c’est un vieux dessin au bic quat’ couleurs (2004? 2005? En tout cas, c’était parmi mes premiers dessins Soluto…) retrouvé dans un carnet qui va retrouver son étagère après quelques scans…
Coin de serviette…
Des farces à maman…

« On l’a vu refaire des farces à maman, lui acheter des fleurs coupées ou des fruits rares, la prendre dans ses bras pour la faire tourner très vite. Plus souvent qu’avant Suzanne et moi nous sommes retrouvé chez Rita…Ils se payaient des petites sorties en tête à tête, cinoche et restau, ou bien spectacle. Le soir il prenait le temps de s’asseoir au bord de notre lit et nous racontait des histoires fantaisistes pour nous faire rigoler. Un jour que nous étions à l’école il a changé tous les meubles de place… »
Quelques lignes retrouvées dans un carnet pour un texte dont j’avais sans doute le projet, mais dont j’ai perdu le souvenir, pour accompagner le dessin d’aujourd’hui fait à partir d’une photo de mes parents en 1977…
Quoi?! Quoi?! Qu’est-ce qu’il dit?! Hein? Quoi?? Il dit quoi?… C’est dingue ça! On comprend ri’n à qu’est-ce qu’i’ dit!!!

Depuis que son corps devenu parfois embarrassant montre ses trahisons (pas assez beau, trop grand, trop petit, trop gras, peau enflammée et rougissante, pas assez conforme à la tyrannies des canons du moment), depuis que ses désirs, liés à sa sexuation, le contraignent à chercher de quoi se satisfaire dans une rencontre toujours périlleuse avec l’autre, depuis qu’il sait que l’enfance, dont il est encore pleinement habité, est révolue, depuis qu’il accède au sentiment de finitude (que ce qui est aujourd’hui peut ne plus être demain), depuis qu’il a accès à une pensée douée d’abstraction et depuis que l’insécurité ambiante complète comme un écho ses propres questionnements existentiels (discours critique sur son orientation scolaire, sur ses performances, sur son projet professionnel et sur un avenir par définition incertain), le jeune sait trop bien que le monde des adultes, vers lequel il tend inexorablement, n’est pas la promesse d’épanouissement que voudraient bien lui vendre ses parents qui n’y croient plus beaucoup — ni non plus d’ailleurs la société toute entière qui l’attend et le redoute. En quelque sorte on ne lui refera pas le coup du père Noël…
A ses yeux, bien souvent, il n’y a plus vraiment de cadeaux à venir.
Renée…

Grande, forte, teinte en acajou, les yeux soulignés de poches, c’était Renée, la doyenne de l’endroit. Ses lèvres, charnues et rouges, accentuaient la blancheur de sa denture puissante et remarquablement plantée. Elle portait une robe étroite, fendue sur le côté, qui se tendait sous la poussée des fesses.
Pierre V. Lesou (Coeur de Hareng – 1958)



