Margareth…

il y a 15 ans

 

C’est rue de la Crique que j’ai fait mes classes

Au Havre dans un bar tenu par Chloé

C’est à Tampico qu’au fond d’une impasse

J’ai trouvé un sens à ma destinée

On dit que l’argent est bien inodore

Le pétrole est là pour vous démentir

Car à Tampico quand ça s’évapore

Le passé revient qui vous fait vomir

C’est là qu’j’ai laissé mes joues innocentes

Oui à Tampico je m’suis défleurie

Je n’étais alors qu’une adolescente

Beaucoup trop sensible à des tas d’profits

Les combinaisons n’sont pas toujours bonnes

Comme une vraie souris j’ai fait des dollars

Dans ce sale pays où l’air empoisonne

La marijuana vous fout le cafard

On m’encourageait j’en voyais de drôles

Je vidais mon verre en fermant les yeux

Quand j’avais fait l’plein je voyais l’pactole

Et les connaisseurs trouvaient ça curieux

Une fille de vingt ans c’est pour la romance

Et mes agréments semblaient éternels

Mais par ci par là quelques dissonances

En ont mis un coup dans mon arc-en-ciel

C’est là qu’j’ai laissé derrière les bouteilles

Le très petit lot de mes p’tites vertus

Un damné matelot qui n’aimait qu’l’oseille

M’en a tant fait voir que j’me r’connais plus

Oui il m’a fait voir le ciel du Mexique

Et m’a balancée par un beau printemps

Parmi les cactus dans l’décor classique

Où l’soleil vous tue comme à bout portant

Un coq shangaïé un soir de folie

A pris mon avenir de même qu’un cadeau

Il m’a dit « Petite il faut qu’on s’marie

Tu seras la fleur d’un joli bistrot »

De tels boniments démolissent une femme

Je m’voyais déjà derrière mon comptoir

Les flics de couleur me disaient « Madame! »

Bref je gambergeais du matin au soir

Mon Dieu ramenez-moi dans ma belle enfance

Quartier Saint-François au Bassin du Roi

Mon Dieu rendez-moi un peu d’innocence

Et l’odeur des quais quand il faisait froid

Faites-moi revoir les Neiges exquises

La pluie sur Sanvic qui luit sur les toits

La ronde des gosses autour de l’église

Mon premier baiser sur les chevaux d’bois

P.M. Orlan

Et maintenant?…

il y a 15 ans

 
 

« Oh, ben maintenant, qu’il me dit comme ça en me tournant le dos, y a plus qu’à attendre… Et reste pas là dans mes pattes avec ton carnet, ta gomme et tes crayons! Tu mets du désordre dans les secondes qui passent… Nan, même là c’est encore trop près… Recule et prend des leçons…

Moi, mon petit savoir-faire, il n’est pas de capturer des bonhommes sur des morceaux de papier! Il est dans l’art d’être au monde en en faisant le moins possible…

Recule que je te dis!  Tu empêches l’air de circuler dans les feuilles. Avec ton blabla incessant tu fais des rides sur l’eau du bassin. Même le bruit du pas des femmes sur le gravier crissant tu trouves le moyen de le corrompre!… Respire moins fort ! Arrête de mettre ton carnet de croquis entre toi et le monde… Il t’a reconnu, le monde ! En tout cas, il t’a fait une place.  C’est déjà beaucoup… Il se fiche bien de toi…»

Faire trois cents bornes pour entendre des bêtises comme ça ! Brûler du gas-oil et payer des parkings en plein Paris pour que monsieur me la joue grand sage ! Merci bien ! Je le lui ai dit ! Je le lui ai même chanté ! « Ton panthéisme est décousu ! Si ça continue on verra le trou de ton… Panthéisme est décousu ! »

Il m’a regardé drôlement. Il avait l’air consterné.

J’étais bien vengé !