Rencard au parloir…

il y a 16 ans

Ça n’enchantait plus personne de faire un détour pour aller les chercher, les trois frangines. Tout le monde ne court pas après ce genre de courses. J’ai des collègues qui répugnent à faire dans le moyen trajet, surtout maintenant qu’on peut plus bricoler les compteurs. Moi, j’ai pas les moyens de chipoter sur le boulot, j’ai encore des kilomètres à faire pour amortir la licence. On m’avait prévenu au central qu’elles n’étaient pas commodes mais, bonne pomme, je m’y étais collé, sans doute un peu naïvement. Seulement voilà, dans cette campagne cauchoise où tous les chemins se ressemblent par pluie battante je m’étais perdu en route. Pas beaucoup, remarquez ! Mais bon, j’avais, j’avoue, ma petite demi-heure de retard…

Quand je me suis garé le long de leur foutue longère, les trois grâces, qu’on aurait dit plantée là depuis des lustres, m’ont jeté un œil noir ! Si noir que ça m’a foutu les foies ! Et j’ai bien cru qu’elles allaient me buter quand elles se sont approchées du bahut… Pendant tout le trajet qui nous emmenait à Bonne-Nouvelle, où le fils d’une des teigneuses était incarcéré, elles m’ont pas dégoisé un mot… Toutes les trois à l’arrière, le sac sur les genoux, en regardant droit devant elles, elles chuchotaient. On aurait dit qu’elles préparaient un casse de PMU dans une rue passante. Quand je  croisais leur regard dans le rétro je me sentais en faute. J’avais même la trouille d’être mouillé malgré moi dans leurs drôles de combines. Pour me distraire j’ai voulu mettre des chansons nostalgiques à la radio mais la plus vioque  a dit « ferme ton zinzin et regarde la route… » J’ai plus moufté.

A Rouen je les ai déposées devant la grande lourde noire de la Maison d’Arrêt. Celle qui n’aimait pas la musique a dit « Tu reviens nous chercher dans une plombe. Précise. Tu ne recommences pas tes fantaisies ! » Je les ai laissées sur le trottoir à côté de femmes plus jeunes qui leur adressèrent aussitôt la parole. Elles attendaient toutes leur temps de parloir…

J’ai même pas osé m’éloigner du quartier (une heure ça passe vite) de peur qu’elles me foutent un contrat sur la tronche, ou qu’elles bavent à leur progéniture à propos de mes manquements horaires. Alors je suis allé siffler une paire de mousses dans un bar voisin appelé ironiquement Le Violon. J’ai aussi fait cinq morpions et deux Vegas. J’ai paumé. C’était décidément pas mon jour…

Alors que j’arrivais à l’heure dite, elles jaillissaient sur le trottoir de la prison et fonçaient  déjà sur le bahut. « On a failli attendre !» a dit l’une, « En voiture Simone… » a fait l’autre, « Il tiendra ! » a lâché la troisième. Elles étaient ragaillardies mes trois vieilles. Elles lui avaient trouvé bonne mine et de l’éclat dans l’œil! Il était aussi question de « redresser sa bonne femme, une donneuse, une morue, qui faisait un peu trop sa suceuse avec les Schmidt!… » J’ai cru comprendre que la môme avait suspendu sans prévenir ses visites, mais, bien sûr, je n’ai pas demandé de précisions… Je me suis contenté d’avoir l’oreille flottante…

 

Puis, sans crier gare, il a été question des Chiffres et des Lettres. J’ai saisi l’allusion et j’ai écrasé le champignon au mépris des limitations de vitesse. Comme quoi on devient vite hors-la-loi… Mais je crois en effet qu’elles n’auraient pas toléré de rater le début de leur émission favorite…  

Elle tapait dans ses mains…

il y a 16 ans

Et nous nous rangions gentiment, deux par deux, sous le préau … J’ai longtemps pensé que c’était la plus belle femme du monde . Je la mangeais des yeux et mes désirs n’étaient pas chastes. Souvent, pendant la récré, je m’adossais contre un platane, les mains dans mes poches comme un homme. Je l’observais. Elle plaisantait avec ses collègues institutrices et j’apprenais que la jalousie est une souffrance. Un jour elles ont parlé de moi en souriant. D’un doigt pointu ma maîtresse m’a fait signe de les rejoindre. Elle m’a dit: « Si un jour ta maman t’abandonne je te prendrais avec moi, mais en attendant tu peux aller jouer avec les copains…Va! Dépense toi! Oublie moi un peu… »
Le soir même je priais Dieu de toutes mes forces pour qu’il me fasse orphelin…   

Quand on pense à Fernande…

il y a 16 ans

Pardonnons-leur… Quand ses vieux l’ont baptisé Fernande, en souvenir de la veuve d’un poilu de la famille qui n’avait rien demandé, ils ne pouvaient pas savoir qu’un sétois de renom, treize ans après, dans les sillons de son dernier trente-trois tours, entonnerait une rengaine entêtante qui associerait ce blaze à sa propre fonction érectile.

La gaudriole, balancée avec l’air de ne pas y toucher, redonna du lustre à la chanson de corps de garde et fut un des derniers succès du goguenard à moustache. Tout le monde connaissait le refrain du fumeur de pipes. Chaque fois qu’une Fernande croisait un mélomane elle y avait droit ! La plupart des susnommées, complaisantes, emboitait le pas à la grivoiserie, l’accompagnait même, et j’en ai connu certaines, désenchantée la veille, que la chanson finaude remit dans les rangs de la jambe en l’air.

Le problème de la nôtre, c’est qu’elle n’avait que treize piges à la sortie du gros tube, qu’on lui en donnait seize, qu’il manquait quelques pièces à son puzzle et qu’elle n’avait qu’une représentation nébuleuse de ce qui pouvait se jouer dans le pantalon des graveleux qui, par un réflexe pavlovien, attaquaient le refrain à l’évocation de son prénom… Pour cacher son malaise et sa niaiserie cette nigaude riait en découvrant ses dents. Quelques mal dégrossis y virent une invite et des pervers une aubaine pour exhiber leurs raideurs. Elle fut vite dessalée. Quelques confrontations brutales et impromptues avec des manches qui n’étaient pas de guitare l’incitèrent à la plus extrême prudence. Sa vie prit brutalement l’allure d’une course d’évitement dans une forêt de phallus. Elle s’employa à faire taire les désirs qu’elle pouvait susciter, se laissa prendre par la laideur et figea ses pensées qui toutes la faisait souffrir. Le médecin de famille, embarrassé par ce repli soudain, ses dix kilos perdus et une inexplicable aménorrhée avait dit que ça passerait avec l’âge. Il prescrivit des vitamines. Ça n’a pas passé…

 

Quatre décennies après Fernande est enfin orpheline. Elle n’a jamais pu quitter ses vieux parents qu’elle a soignés jusqu’au bout. Son père, diabétique, est parti par petits bouts et sa mère, à la fin, avalée par la démence, ne la reconnaissait plus que par éclipses. Dans ses rares moments de lucidité l’ancêtre distillait ses douceurs. « Mais tue moi donc, salope ! » disait-elle en essayant de la pincer.

De temps en temps son unique frangin, qui vit en famille à Marseille, lui envoie un peu de fraîche pour arrondir son « revenu de solidarité active ». D’ailleurs la dernière fois ça a chauffé!  Il n’était pas content d’apprendre qu’elle était allée se faire tatouer des motifs maoris sur le bras gauche avec son mandat. Déjà qu’il la tient pour une ingrate (elle ne sait pas dire merci aux bienfaisances fraternelles…) et  pour une frapadingue…  S’il savait qu’en plus elle s’est payée au prix fort les deux derniers concerts de Mylène Farmer au stade de France et qu’elle lui a fait envoyer une brassée de roses dans sa loge, lui qui renâcle à changer la tondeuse, il serait furieux !

 

D’ailleurs, si elle veut éviter les histoires quand il remontera cet été pour aller sur la tombe des vieux, il faut qu’elle pense à planquer le cadre posé sur la télé, avec la photo dédicacée que Mylène lui a envoyée, et qu’elle remette la photo des parents aux noces d’or.

 

Parce que maline comme elle est, s’il l’asticote, elle sera bien fichue de manger le morceau…

Le chaud Roger…

il y a 16 ans


J’ai retrouvé le chaud Roger! Il prenait le soleil tranquillou dans le parc de Rouelle avec la soeur de Maryse… Incroyable… Ben c’est Max qui va être content… Vivement qu’on aille allonger nos vieilles quilles en terrasse pour siffler des orangeades et taper la manille…
Pour ceux qui sont perdus le premier épisode est

Banana song…

il y a 16 ans


Peu de gens savent que le vieux Ray est venu s’installer au Tréport. On peut le voir certains soirs au Régal du Quai devant un plateau de fruits de mer et une bouteille de Cheverny. Mieux vaut ne pas le déranger quand il décortique son tourteau en relisant Marguerite Duras (son péché mignon). On peut pourtant l’accoster facilement quand il sort dans l’arrière cour du Beejoo Dancing, vers trois heures, pour griller une Craven A avec les hôtesses. Enfin… Facilement… Il vous faudra allonger quand même un bifton de cinquante au patron et payer une coupe aux filles. C’est le tarif pour approcher la légende. Mais moi je dis que c’est pas cher pour l’entendre raconter, d’une voix où roulent encore les salsoas, ses soirées caniveaux avec Chet Baker ou Lana Bombeeck…

Par Toutatis…

il y a 16 ans

Lui c’est Alex. C’est un teigneux qui s’y croit parce qu’à l’issue d’un casting on l’a embauché sous le titre de « première doublure ». Pour sûr, ça l’a grandi d’un coup ! Mais il est devenu tyrannique. Même à dessiner il fait des histoires, c’est dire… Il n’est pas de ceux qu’on redresse d’un coup de gomme !

Monsieur fait sa star. Pas question qu’il passe lui-même son casque au Miror ! Par contre il ne se fait pas prier pour aller remplir sa gourde de potion magique. On ne sait ce que c’est, son furieux rince-cochon. La formule, comme il se doit, est restée secrète, mais ça lui fout les bulots en mydriase dès la deuxième gorgée… L’embêtant quand il a bu, surtout l’été quand il fait chaud, c’est qu’il fait un peu n’importe quoi. Il est vite pénible avec les petites stagiaires. Il leur débite d’insanes gauloiseries, fait le coq, veut jouer à colin-maillard ou à cache-cache et esquisse des gestes un peu tendancieux. On comprendra bien que ce n’est pas bon pour l’image, ni pour l’ambiance familiale du lieu…

D’ailleurs il ferait bien de se méfier. Certains soirs on l’a vu, devant un parterre choisi de japonais qui opinaient du chef (toujours somnolant sur son bouclier celui-là, mais ça c’est une autre histoire…) frapper ses petits pectoraux, sauter sur place et dire « l’identité nationale c’est moi ! » Autant vous dire que si ça remonte jusqu’à la direction le syndicat ne pourra pas faire grand-chose pour lui… Faudra pas qu’il vienne se plaindre s’il se retrouve à nettoyer la cage aux marcassins…

 

Quant au monsieur, derrière, qui traîne sa mollesse et sa mélancolie, en fait, c’est une femme. C’est même la sienne. Elle s’appelle Maryline. Dans les vestiaires, avant la représentation, elle se colle une moustache et des gros sourcils roux pour faire illusion. Ça donne le change. En tout cas les petits enfants n’y voient que du feu. Avec des sangles dissimulées dans ses braies et sous ses seins (le talc n’est pas fourni) on lui attache un menhir en polystyrène peint dans le dos et le tour est joué. Pour les grandes parades elle doit chausser un faux pif. Elle n’y tient pas, à cause de son eczéma des narines.

Elle est gentille Maryline. Elle rattrape le coup avec les stagiaires, assure les remplacements quand il y a des défections ou des trous dans les plannings et donne même un coup de main aux romains pour enfiler les costumes.

 

Il n’y a pas longtemps qu’on sait qu’ils sont collés, eux deux. Ils avaient gardé la chose secrète et même fait bien des mystères pour la reconnaitre. Malins comme on est, on a vite compris qu’ils avaient des choses à cacher… On a ouvert notre boîte à fantasmes et on s’est mis à gloser à l’infini en salle de pause, moi le premier, pour les imaginer à l’horizontale… Certains se demandaient s’ils avaient une vie sexuelle normale ou si de drôles de perversions les unissaient… S’ils faisaient participer le chien (parce qu’ils en ont acheté un qu’ils ont appelé Fixette…) ou s’ils se torchonnaient gravement avant de grimper au septième ciel… On bavait nos cochonneries à deux balles en se tenant les côtes, fiers de nous exciter sur les improbables turpitudes de notre bouc à mystères…

 

Mais moi qui ai tant ri, je n’ai jamais su dire à mes collègues que je les avais vu main dans la main, par hasard, un week-end de printemps, au bord de l’Allier… Que je les avais suivis longtemps pour voler leurs rires… Que j’avais vu cette moitié d’homme se détacher souplement de sa grosse Maryline pour arracher d’un talus échevelé une petite fleur bleue (ouais, ouais, rigolez…) et la lui offrir. 

Comment raconter que ma gorge s’était serrée quand je l’avais vue se pencher sur lui pour l’embrasser doucement, amoureusement? Que j’avais souffert de leur complicité et ravalé d’un coup toute ma suffisance…Que la honte me rendait tremblant jusqu’à manquer de défaillir.

Et puisqu’il fallait forcément que je la boive toute entière ma honte, cet Alex, sans doute saisi d’une intuition, s’est retourné lentement vers moi. Son regard bienheureux et apaisé a rencontré le mien. J’ai balbutié un bonjour métallique, incongru, qui ne m’appartenait pas, auquel il a répondu avec un sourire confiant qui a achevé de me clouer sur place.

 

Le bonheur qu’on surprend est toujours indécent. Il résiste à l’envahisseur. L’invincible petit gaulois de carnaval avait beau jeu de me plonger son glaive en plein cœur…

Rideau!…

il y a 16 ans

— J’te l’avais dit qu’il fallait qu’on se grouille! Qu’on allait les rater ces deux expos!
— Mais ma caille!…
— Y a plus de caille! ni de sucrette! ni de gerbille! T’es qu’une nouille, un liseron! Dindon, va! C’est pas possible, ça, Roberto! je finirai pas mes jours avec toi! J’aime autant te dire qu’après une pareille boulette le grand aigle impérial en a pris un coup dans l’aile! Mais à quoi tu penses quand t’es plus préoccupé par tes hémorroïdes ou ton arthrose?! C’était difficile de mettre un post it sur le frigo avec marqué dessus « Attention derniers jours! » souligné en rouge?!
Mes bons amis, soyez moins bêtes que Camille et Roberto. Ne vous chipotez pas pour si peu… Sans doute aurons-nous l’occasion de nous rencontrer en d’autres lieux pour d’autres expositions…
Et encore merci à tous ceux qui sont venus au THV et à la Galerne pendant ces quelques semaines, qui m’ont soutenu et à qui j’ai pu montrer mon boulot de ces derniers mois… Sans eux la fête n’aurait pas eu le même goût… C’était trop bon d’exister au-delà d’un écran d’ordinateur…