Quatre filles dans le vent, qui ne seront jamais en tête de gondoles…

C’est marrant, elles étaient déjà assises là, dans ce square, il y a cinquante ans… Elles attendaient les deux gars fringants dont elles sont veuves maintenant. Elles se chicanent pour des bagatelles, tournent leur nez pour des riens mais sont copines depuis toujours.
Le samedi après-midi elles sont aux premières loges pour voir les mariés faire des photos sous les arbres, près du bassin. Elles font des pronostics sur la longévité des couples… « Y allez pas ! Ils seront divorcés avant qu’on soient mortes !». Elles balancent ça aux invités qui plaisantent en fumant et qui traînent pour aller poser sur la photo de groupe… Elles rigolent devant leurs mines interrogatives. Ça ne fait rire qu’elles, et encore, pas longtemps…
Mais elles savent aussi vieillir en silence. Parfois lassées par toutes ces heures qui se ressemblent, elles baillent. Leurs dentiers se décrochent et claquent. Ça les réveille à peine…
Quand on s’assoit à côté d’elles, elles ne se gênent pas pour vous dévisager mais dès qu’on les branche, elles sont bavardes. Il y a toujours un moment triste où elles finissent par dire que les années ont défilé trop vite. Pourtant, si on pousse l’entretien, elles estiment quand même que le temps est long… Au fond elles sont paradoxales. Quand on le leur dit, elles répliquent qu’elles ont passé l’âge de se faire insulter !
Entre nous, c’est le moment que je préfère pour mettre une tape sur le genou de Simone, pour me lever et me casser…


Max a toujours de la sciure dans sa moustache. Il est menuisier en retraite, parait-il… Au bout du deuxième perniflard il dit qu’il va me filer un coup de main pour poser les placards dans la chambre de ma fille. On prend des rendez-vous, je l’attends, il vient pas… Il a l’air à chaque fois tellement catastrophé que j’ose pas l’engueuler. Mais ma gamine, qui ne sait rien de sa tronche de Gepetto contrarié, elle grognonne ! Déjà qu’elle est pas contente que maintenant je traîne un peu dans les bistrots, le soir, après le gratin… Elle, elle me dit que si j’avais commandé la pose en même temps, chez Casto, ça serait fait! Je peux quand même pas lui avouer que j’ai tiré ces foutus planches et cent vingt-cinq mètres de cuivre sur un chantier avec Lulu. Ça ferait encore des histoires. C’est qu’elle est pas commode ma fille ! Elle a le même caractère que sa mère…
Oh sa mère… Le tableau… Je supportais plus…
J’y ai foutu le chaud Roger dans les pattes, à ma grosse. Il était pas contre. Tu penses… Depuis qu’il est veuf, c’est pas souvent qu’il quimpe… On s’était arrangé tous les deux, mis d’accord sur le prix du service. Hé ! Entre nous, il se la pète le Roger, ses charmes valent pas le montant qu’il exige. Si j’ai banqué cher, c’est pour conclure vite… Je leur suis tombé sur le poil, entre deux dépannages, un midi, prétextant un yaourt pour compléter ma galtouse! Ah, fallait les voir ! Ma pauvre Maryse qui débordait de sa nuisette en satinette et mon Roger qui lui roulait des saucisses, le valseur à mi-cuisse… Ajoutez en bande son le canapé du salon qui grinçait rythmiquement ! Un régal d’amateur de cocasse ! Bon, passons… J’ai fait mon numéro ! « Salope!» que je gueulais, les bras en l’air… Et tandis qu’elle ramassait son string noir (pauvre Maryse…) pour battre en retraite dans la chambre à coucher, je faisais les deux pouces triomphants à mon cabot de Roger qui se marrait comme une baleine… « J’ai cru que t’allais jamais arriver » qu’il m’a dit à l’étouffée en remontant son falzar. On a beau avoir cinquante piges, on est restés gamins…
Trois jours après, penaude, elle avait foutu le camp. On s’emploie pendant des années à dégouter son conjoint sans succès alors qu’il suffit d’une combine amusante pour vous en débarrasser… Ce que c’est, tout de même, d’avoir de l’imagination… Où j’en étais ?… Oui, ma fille… Je pensais qu’elle prendrait fait et cause pour sa vieille, moi, et qu’elle lui emboiterait la tangente… Ben, pas du tout ! Elle a pas digéré l’incartade de sa mère ! Veut plus la voir ! Elle s’impose une mission : rester avec moi pour pas que je me laisse abattre. Elle interprète mes apéros du soir comme des « tentatives d’automédications antidépressives » (elle ferait bien d’arrêter la fac de psycho, ça lui prend le chou !)…
Et en plus elle m’emmerde pour que je lui monte ses placards !!!
Va falloir que je monte une bricole pour m’en débarrasser… Je crois qu’il est grand temps que je l’aide à conclure son œdipe…
L’air était à bout de souffle et la poussière scintillante, soulevée par leurs pas, resta suspendue. Ils étaient là, délicieusement pris dans la lumière de l’été sans savoir s’ils avançaient ou reculaient. Le sens de l’éternité, par distraction, venait de les investir. Ils étaient délivrés…
J’ai, comme tout le monde, passé ma vie à mentir. Souvent par délicatesse et parfois par faiblesse… Pas pour truquer. Oh ben non, vous pensez bien… Plutôt par souci d’être courtois, pour la belle harmonie du jeu social, pour ne pas blesser ou pour ne pas trahir. Ou pour obtenir les faveurs de jolies femmes (pardon)… Mais quand les Rêveurs m’ont proposé de publier mes textes et mes dessins, là j’ai flairé la bonne occase. J’allais enfin pouvoir dire la Vérité. Ah pas la mienne! (faut quand même pas pousser…) Non, plutôt celle de gens que j’ai croisés, que j’ai parfois accompagnés, que j’ai tenté de comprendre ou avec qui j’ai eu des mots. Bon, bien sûr, de temps en temps il a quand même fallu que je raboute du disjoint, raccommode du divers, déplace des lumières et débouche des ombres. Je n’ai pas pu me refaire d’un coup ; c’était sans doute trop pour moi.
Et puis, reconnaissez-le, l’honnêteté sonne souvent faux. Mieux vaut quand même la trahir un peu. Pour rester vrai. Pour que vous me croyiez mieux…


Sympatoche la viocque! Finalement elle arrive encore à se faire rincer. Si tu l’écoutes trop longtemps, un coup tu ris, un coup tu pleures, mais tu finis toujours par lui payer son Cointreau, sa Chartreuse! Maintenant, bien sûr, elle pleure sur l’époque, conspue la lopette et chante sa misère tout en trémolos, mais dans ses belles années, quand elle avait encore la whisky voice, qu’elle faisait l’appoint en renseignant les condés de la Mondaine et qu’elle s’asseyait langoureusement au bar du Ruban Bleu, ses châsses humides accueillant les éclats des cristaux, sa main gantée posée sur son roulis de hanche, sa longue jupe moirée rouge remplie comme il faut et fendue sur la soie noire d’une cuisse galbée et dessinée par Gruau, quelle essoreuse de morlingue c’était!