Croyez-vous vraiment que nous ayons soif d’éternité ?…

il y a 11 ans
portrait soluto crayon croquis aquarelle cadavreCrayon, encre de chine et aquarelle sur papier. 15 cm x 20 cm,  2015

Croyez-vous vraiment que nous ayons soif d’éternité ? Qu’en ferions-nous ? Je crois au contraire que nous aspirons profondément à la mort, qu’elle nous travaille en profondeur, qu’il nous tarde même, à l’occasion de voir nos servitudes s’achever. Nous ne ratons jamais une belle occasion de nous pleurer par avance. Nous aimons la nostalgie, la mélancolie ne nous déplait pas. Bien sûr nous nous en défendons mais voyez notre goût pour la guerre, la médisance, le mensonge, regardez notre besoin de corrompre, d’anéantir notre prochain. On boit, on fume, on conduit vite, on se maltraite, on se précipite dans les plus pénibles aventures. Nos conduites sont ordaliques. Les plus faibles cèdent à leurs penchants, les autres luttent contre eux-mêmes et perdent toujours. Les progrès de la guerre sont plus foudroyants (au propre et au figuré) que ceux de la médecine. Il faut beaucoup de ruse pour survivre. On doit inventer des lois, s’éprendre de la beauté et distribuer ou recueillir la semence bon gré, mal gré afin de se prolonger dans une progéniture qui n’échappera pas à son lot de souffrances. Nous donnons la mort plus sûrement que nous donnons la vie. La première est toujours certaine, la seconde peine à prendre. Laisser quelques traces, quelques phrases, quelques mots bien troussés, des dessins, des photos, c’est témoigner de notre vanité… Et peut-être rien de plus… C’est encore jeter des bûches au feu pour alimenter le grand brasier qui nous anéantira tous.

Réponse au commentaire de Flora à propos du billet précédent…

Qui va se souvenir?…

il y a 11 ans

portrait crayon soluto Alphonse Boudard

« … Les êtres s’effacent, on a beau conserver leur os dans des caisses d’ébène, graver leur nom dans la pierre, ça ne dure que la vie des suivants… des quelques survivants… le souvenir se garde au cœur, dans un petit coin… le visage, l’image ne durera que ce que va durer votre existence… un passage, une passade de je ne sais quel dieu féroce. Alors, on s’accroche à son papier, on griffonne, on s’efforce de faire revivre. Une entreprise de fou, tout est déjà en charpie, tout s’enfloue, se déforme… une photo qui s’extirpe d’un carton jauni, brûlé par le temps. Le papier ça meurt aussi, ça dure un peu plus que les roses… si peu ! »

Alphonse Boudard Mourir d’enfance 1995

Un éclair… puis la nuit !

il y a 11 ans
portrait soluto dessin portraitLavis d’encre de chine sur une feuille Canson 21 cm x 29,7 cm. Août 2015

De l’âpre râpe, qui nous occupait tant, il fût à peine question…
J’arrivai mal lavé de mes rancœurs, fâché d’être où je n’aurais pas cru, portant mon arriéré et mes désirs déboités. Les ajustements à coups de marteau brûlent du désir de plaire : que de poses, d’effets, de pauses et de faux plats.
Sur le grand pont de bois le temps était aux jus de fruits. Nous avons bu du vin, de la bière. Ses oreilles, qu’une aile de papillon éventait à l’italienne, chauffaient comme des quartiers d’oranges sanguines. La mer d’acier brossé était affreusement plate et l’ombre bleue des parasols nous évitait. Nous cheminions, à demi-éblouis, au bord du flou, à la myope. Le vers m’était venu en la voyant apparaitre. Je devais le couver depuis longtemps.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse.
La lumière transperçait son corsage. Elle était magnifique, plus en traits qu’en volumes.
Je rêvais donc aussitôt de grand deuil.
Comme il fallait sourire nous devînmes sérieux. Je pris la mouche pour m’envoler un peu. Je n’allais pas bien loin : l’art de la conversation ne se maitrise qu’avec indifférence. Ah, si l’on pouvait s’éloigner de soi. Le moindre égard corrompt tout, bride l’irrévérence, leste les élans. Badiner suppose qu’on cultive la part de mépris due à chacun. Nous n’étions pas à la hauteur et je m’en accusais.
La conversation savonnait. Je lui pardonnais tout par facilité. Pour ne pas paraître cuistre, à propos de verres à pied, je me retins d’évoquer Deleuze. Plus tard je pensais aussi à l’amie Nane de Toulet.
A la fin de notre entretien je la raccompagnai jusqu’à son canot. Son grand cou supportait un sourire composé. Mon pas était égal au sien, mon souffle peut-être aussi. Elle marchait droit. Agile et noble, avec sa jambe de statue.
J’étais triste d’être déçu, de n’avoir pas su nous bouger d’un iota, de ne pas l’avoir reconnue. Qu’espérais-je ? Voulais-je vraiment boire, crispé comme un extravagant, la douceur qui fascine et le plaisir qui tue ?
Nous n’avons rien tissé, rien retenu. Nous avons tricoté lâche et tout a filé.
Je n’ai pas vu germer l’ouragan.

Eurydice…

il y a 11 ans

animation eurydice soluto crayons dessin

Une femme rare, perdue de vue, lointaine, presque hautaine, promenait sa longue silhouette dans un mauvais lieu où l’art contemporain le plus vaniteux plastronnait sur les murs. Je l’attrapais d’un reproche. Nous devisâmes dans les nuées. Taquin je la contrariai, mutine elle me donna la réplique avec une élégance et un à-propos réjouissants.
Nous nous écrivîmes. Elle m’envoya des mails au-delà de ce qu’elle voulait dire. Je m’appliquais à lui répondre en deçà de mes désirs, pour ne pas l’effrayer mais l’inquiéter tout de même. Souvent elle me répondait en chinois comme si je pouvais l’entendre. J’écoutai mieux. Je me trompais : elle parlait en patois psychanalytique. Je pensais aux « Five Easy Pieces » de Rafelson. Entre deux lacaneries je glissais Tristan Corbière, Verlaine, Toulet, Aragon. Je disais Vélasquez, elle me répondait Fra Angelico. Un peu de visible, beaucoup d’invisible, le souci de l’effacement et nous faillîmes Merleau-Pontifier.
Le flou, le masque, le double, le regard qui ment, celui qui tue, l’identité comme un grand évidement, comme un grand évitement, son plaisir quand je joue, sa désolation quand je triche (« Ouille ! Souffle-t-elle, tu n’entends mes paroles qu’à contre-sens »), son impeccable distance, tout ce tissage et toutes ces mailles à part pour ne parler que de nous me la rendent précieuse.
Enthousiasme du ravissement : l’été et l’absence nous donnent un lustre. Noli me tangere.
Hélas l’esprit éclairé, parfois, baisse un peu l’abat-jour.
Comme Orphée il oublie les avertissements.

Remerciements, compte à rebours…

il y a 11 ans

exposition soluto dessin peinture peintures-dessins

Chers tous, chers amis,

Les semaines passent… Dans 15 jours, le 7 juillet, on décroche…

Merci, merci, merci à tous ceux qui sont venus, qui ont pris le temps de goûter, de regarder, d’apprécier, de critiquer, d’interroger mes images, mes tableaux et mes dessins… Merci particulièrement à ceux qui m’ont adressé à cette occasion un signe, un mot toujours bienveillants. Je répondrai à chacun, je le promets.

J’informe les autres (toujours les mêmes, les occupés qui s’agitent pour des prunes, qui se lamentent sur le temps qui passe, qui pensent qu’on va les attendre) qu’on ne jouera pas les prolongations et qu’ils devront vivre ad vitam aeternam avec leurs regrets…

Les excuses de ceux qui pourtant s’enthousiasmaient à l’idée de cette expo n’adouciront pas mon regard. Certes, ils me trouveront souriant, égal à moi-même. Je n’en penserai pas moins.

Les retardataires, les oublieux, les procrastinateurs et les clinophiles qui souhaiteraient dans un ultime effort me rencontrer peuvent m’envoyer un message : je ne suis pas non plus un mauvais bonhomme, on ajustera nos agendas…

Je serai à la Galerie le vendredi 26 juin.

Au plaisir, donc…

Soluto Peintures & dessins
à la Galerie des Artistes
20, rue Saint-Blaise 75020 Paris

Tel : 06 80 70 66 44

Métro Gambetta ou Porte de Bagnolet

Flou de vous…

il y a 11 ans

portrait soluto dessin aquarelle peinture flou

A l’occasion de l’exposition à la Galerie des Artistes, 20 rue Saint Blaise, Paris 20ème, le galeriste a souhaité montrer une série de portraits vieille de quelques années. Pour la revue Préfiguration.com, aujourd’hui disparue, j’avais répondu en 2007 à quelques questions sur ma façon de travailler. J’ai retrouvé cet entretien. Il m’a paru opportun de vous le livrer. Le voici donc… 

Comment travailliez-vous ces portraits en série successive ? En fonction d’une demande ? Et avec quelle technique ?

Je travaille toujours par série, préparant mes dessins parfois longtemps à l’avance. Cependant au moment du travail de peinture je traite chaque portrait indépendamment les uns des autres. Je trouve mes modèles autour de moi, ma famille, des proches, mais aussi dans des albums photos.
Dans ce cas-là, quand il s’agit d’inconnus, je ne me soucis plus de la ressemblance et préfère m’employer à restituer par la couleur une époque. J’aime beaucoup les tirages couleurs des années 60/70, ou les polaroïds de ce temps-là, et je cherche souvent à restituer ces ambiances. Je trouve qu’ils portent en eux-mêmes une forte charge émotive.
Le travail à l’acrylique ou à l’aquarelle permet un traitement rapide, en rapport me semble-t-il avec l’évanescence des souvenirs incertains de l’enfance. Souvent les portraits suscitent un texte, comme vous pouvez le voir sur le blog (j’en ai posté un hier)… Ce sont des petites fictions indissociables de l’image. Ce travail d’écriture me permet d’aller fouiller dans des zones enfouies ou refoulées et me permet de débusquer d’autres pistes de travail…

Les formats sont tous carrés: une manière de fabriquer cette série ou un rapport aux formats initiaux ?

Je ne sais pas ce que vous entendez par « formats initiaux ». Le format carré est un parti pris. Il permet « de rentrer » dans les images (fronts et mentons coupés parfois…) Ce n’est pas le format habituel du portrait, c’est une autre façon de l’approcher… Je crois, aussi, que c’est un format dans lequel je me sens à l’aise. Mon œil et ma main composent vite dans cet espace-là. C’est aussi vrai pour les paysages, encore que dans ce cas-là, il s’agit surtout d’un travail de composition sur les verticales et les horizontales…

Vous commencez directement en couleur et c’est l’irrégularité de la technique mouillée qui crée le flou ou bien vous tracez quelque chose de régulier et la mise en couleurs vous permet de déformer ?

Non, je travaille toujours après un crayonné discret assez poussé, où sont déjà prévus les principaux effets de flou (sur les travaux à l’acrylique, c’est différent dans la mesure où dessin et peinture cheminent de concert). Il y a peu d’improvisation dans ce travail et j’applique la couleur directement sur le papier avec un gros pinceau ventru, je précise mon trait avec un pinceau moyen et je termine avec une martre très fine si c’est vraiment nécessaire (rien de très original…). Sur beaucoup de ces travaux il y a des rehauts de gouache blanche… Il s’agit d’ailleurs d’une technique sur papier sec…
Et je recommence plus volontiers un dessin, que je n’essaie de le « rattraper ». Je déteste les dessins « bouchés »… Ils sont pour moi le comble du mauvais goût. Plutôt la maladresse que l’acharnement…
Mais… Si ça continue et si vous me poussez à m’interroger sur mon travail, vous allez bientôt en savoir plus sur moi-même que… moi-même…

Vous êtes en train de dire que vous gérez par avance le flou ! vous voulez dire que vous savez que vous allez peindre flou, c’est évidemment curieux pour un spectateur extérieur ! J’imagine qu’il y a un lien entre ce souvenir et le flou mais ce rapprochement serait un peu simple: y a-t-il des quantités de flou ? C’est–à-dire des images que vous avez plus ou moins envie de dégrader !? Pourquoi ? Dans quelle quantité ?

Gérer… gérer… Le mot est un peu fort… Disons plutôt qu’avant d’être là, le flou a déjà sa place. Jusqu’à un certain point, variable selon les travaux, j’ai une vision assez précise de ce que je veux obtenir. Mais je reste toujours vigilant afin de savoir lâcher la bride et laisser le dessin ou le tableau évoluer pour son compte. Il doit vivre sa vie propre, se détacher de l’intention qui lui préside afin de devenir cause de lui-même (à l’inverse, par exemple de l’image narrative ou de l’illustration qui restent jusqu’au bout assujetties à leur élan premier)…
Il ne s’agit pas, comme chez les hyperréalistes par exemple, d’être dans la maîtrise jusqu’à l’ultime coup de pinceau. Pour faire plus simple, je pousse le dessin, le « monte » jusqu’au moment où il prend pour lui-même son envol. C’est un instant inexprimable où, loin de toute pensée, tout se met en œuvre pour aboutir. La main n’hésite plus, l’œil juge vite, la prudence n’existe plus et les matériaux se plient aux exigences du travail. J’ai même développé une véritable addiction à ce point de bascule où la clairvoyance se combine à une certaine forme d’ivresse. Peut-être même que je ne cherche que ça…
Quant au rapport qu’entretiennent ces images avec les souvenirs (souvenirs écrans, inventés ou reconstruits) il est laissé aux bons soins de l’inconscient… Le mien, bien obligé, mais surtout celui du spectateur. Il s’agit toujours de trouver le chemin confus qui permettra d’aller troubler l’autre là où l’on a été soi-même touché… Et si l’on choisit l’image, en l’occurrence la peinture ou le dessin, c’est toujours pour éviter les mots, les phrases. C’est vous dire comme cet « exercice » d’entretien me met à l’épreuve. Mais bon, j’espère au moins que je suis à peu près clair…

Même sans « gérer » vous décidez du flou, vous vous arrêtez avant que la netteté n’arrive non ? Pourquoi ?

Eh bien, voilà, c’est exactement ça… Je « décide » du flou. Je n’en ai pas toujours la représentation mentale mais je sais à peu près quelle impression je veux obtenir. Et par conséquent le dessin va de l’informe jusqu’à ce point d’indécision. Il est dans sa plénitude au bout de ce chemin-là. Il n’est pas «inachevé» au sens où la même image, nette, serait l’image terminée. Non, il n’est jamais tronqué, et quand je repose les pinceaux l’affaire est entendue et ne m’appartient plus… L’image est allée à son terme. Faire plus serait faire trop.
A la question « pourquoi ? » je ne peux rien ajouter que je n’aie dit précédemment sur le rapport à la mémoire. Il s’agit de choix esthétiques, sans doute liés à des processus qu’il n’est pas nécessaire (utile ? possible ?) d’élucider. C’est aussi une façon de se mettre en marge de la tradition du portrait qui est presque par essence « psychologique »… Pour moi un portrait ne vaut pas toujours, en tout cas pas uniquement, par sa ressemblance avec son sujet, il n’a rien à dire, à montrer, à prouver.
L’essentiel pour moi est la présence, l’évocation plus que la ressemblance…
Voilà, j’espère avoir répondu à vos questions…

Décidément, quel exercice… Du moins me permet-il de mettre un peu d’ordre dans mes pensées…