Oh non pas ce soir…

il y a 11 ans
portrait soluto huile peintureHuile sur toile – 2015 – 46 cm x 33 cm

A fleur de toile, retranchée dans la trame, surprise, les doigts aux lèvres
Les cheveux roux brulés, l’orange aux joues, le regard violet
Appuyée sur les coudes, presque nue, le couvre-lit chenille sur les cuisses

Elle a froid, toute sa peau fraîchit.
Elle aime l’odeur de la térébenthine, grignote mes cerneaux de noix
Mastique avec application mes abricots secs et raconte l’art de barboter

A la barbe des vigiles fards, poudre et rouges à lèvres.
Elle et moi partageons le goût de la couleur.
Elle se propose d’aller pour moi voler des pinceaux.

Mais pas ce soir : à 18h30 elle a un baby-sitting.

 

Ailleurs je perds mon temps…

il y a 11 ans

portrait soluto huile peinture

Huile sur toile 24 cm x 30 cm

Quand je comprends qu’il est bien tard, que les années qu’il me reste n’en finiront plus de se jeter sur moi pour mieux m’éviter, que je sens les regrets sédimenter au fond de mon cœur, je ne suis bien que là, arrimé à ma chaise, sur mon tapis de bambou, à distance de mon chevalet d’un demi bras.
Cinq litres de white spirit en bidon sous la main gauche, mes couleurs dans leurs bacs sous la droite, l’essence et l’huile dans leurs godets, les pinceaux en bouquet dans leurs pots, le front sous la lampe et ma palette chargée sur mes genoux j’attends.
Je me débarrasse du monde comme il se débarrasse de moi.
C’est un processus, pas même une fiction.
L’impensé, à coups de lignes et de masses, s’ordonne, trouve sa cohérence, se dévoile. C’est un mouvement inquiet qui cherche son apaisement par un saisissement. Je ne veux rien sinon glisser hors de moi, guidé confusément par la vibration des couleurs, par l’ivresse d’un geste délié, d’un trait retenu. Je suis dans la pâte que j’écrase sur la trame de la toile, dans la soie du pinceau, dans la main qui porte mon désir, dans l’image qui émerge.
Je me plais là, infiniment paisible, en retrait des pensées, à camper à l’abri des mots, baigné dans la sensation intense d’être au bon endroit, au bon moment.
Ailleurs je perds mon temps…

Je n’ai pas réussi à être Charlie…

il y a 11 ans

portrait soluto huile peinture

Huile sur toile 24cm x 30 cm

Je n’ai pas réussi à être Charlie. Pas un instant. Impossible pour moi de me confondre avec quiconque, avec quoi que ce soit… Dégoût de la foule, des masses bêlantes qui dégoulinent d’émotion, qui communient, pleurent, chantent. Chacun se débrouille comme il peut.
Je ne mets pas en doute cette ferveur. Sans doute était-elle nécessaire pour le plus grand nombre. Moi je ne peux pas. Les grands-messes, les processions, les marseillaises et les haies d’honneur sur fond d’union nationale, tout ce qui galvanise les foules et les redresse comme un seul homme, suscitent en moi une terrible méfiance. Le côté « serrons-nous les coudes » du bon peuple de France et son hystérisation attisée par les politiciens ne me rassurent pas, ne me consolent pas. Ce joli ciment a pris trop rapidement. Il recouvre des failles profondes. Je gage qu’il ne tardera pas à s’effriter.
Non, décidément je ne suis pas Charlie.
Pourtant, putain, j’en ai bavé ces derniers jours !
Dans une sorte d’état second, rivé à la radio haletante, ne pouvant plus rien faire d’autre que peindre obstinément, j’ai suivi heure par heure, en direct, tous ces évènements terribles. Je suis sincèrement éprouvé. Je reste d’ailleurs sidéré, suspendu, comme en attente d’autres malheurs. Je ne retrouve aucune quiétude. Ma boussole est affolée, mes repères deviennent flous, je suis profondément déstabilisé. J’ai l’impression d’être le seul de mon espèce.
Je vois que beaucoup, déjà, se remplissent de certitudes. Ils savent, analysent, comprennent et voient clairs à travers le nuage de cendres qui nous environne.
Leurs angoisses sont solubles dans les pronostics. Quelle chance ils ont.
Moi je ne sais jamais rien. Et je répugne à glisser ma pensée dans celle des autres. Je vais continuer comme avant. Je m’emploierai à rester courtois, à sourire à mes charmants voisins, à chérir ceux que j’aime, à ne pas laisser dire n’importe quoi sous le prétexte fallacieux du franc-parler. Je me méfierai encore des cons, des enthousiastes, des radicaux et de tous ceux qui ont forcément raison.
Quand j’en aurai assez, ou que j’aurai trop mal aux autres, je m’appliquerai à dégraisser mes peines dans l’essence de térébenthine, à charger mes pinceaux, à combattre les toiles qui me résistent.
Pas sûr, en tout cas, que je laisserai encore la violence du monde envahir de façon si soudaine mon atelier…

Ce que c’est qu’un portrait ressemblant…

il y a 11 ans

portrait soluto huile peinture

Terre de Sienne brûlée, bleu de cæruleum, jaune de Naples clair, blanc de zinc…
Dans le double godet à palette je verse à gauche une cuiller d’essence et à droite une lichée de sauce maison. J’ordonne les masses, vite, et je place d’emblée les yeux sous le grand front. Je pose les ombres, d’abord les ombres. Grises, bleues, froides pour ne pas peser. Je ne soigne pas ma touche et frotte le pinceau le moins docile sur la toile qu’un premier coup de chiffon, chargé de titane et de brun, a graissé. Je brosse maigre dans le grain serré du lin. La pensée suspendue, je laisse ma main, mon œil, forcer des correspondances intimes, secrètes.
Je me confie, sans y croire, au hasard.
Je vois comme au spectacle le portrait qui émerge et s’installe face à moi. Je cille souvent devant celui qui durcit peu à peu son regard.
D’ordinaire je lutte d’abandon pour saisir une ressemblance. Je m’acharne tendrement, par des biais, des astuces, des calculs, à retrouver un air familier. C’est toujours de peu que je rate l’impeccable. Pour ne rien boucher, pour ne pas salir, pour ne pas gâcher je me convaincs de suspendre le geste. L’outil plonge dans son pincelier avant la fin.
Pour ce portrait rien de tel puisque je ne m’étais assigné aucune tâche de ce genre. Ne rien conquérir, peindre pour peindre, non pour dépeindre mais pour se déprendre. Vacance de l’âme à l’atelier. Plaisir du chant des couleurs.
Pourtant, pendant la minute de relâche, j’ai vu apparaître à travers la vapeur d’une tasse de thé brûlant le portrait de mon père enfant. Mon regard en a été immédiatement modifié. Je n’ai plus pu considérer pour eux-mêmes les artifices, tons, valeurs, masses, mis en œuvre. Cette ressemblance frappait obstinément à la toile, s’y invitait, s’imposait fermement, brouillant le pur travail de peinture auquel j’avais cru m’adonner.

Je me revois enfant, allongé sur mon cosy-corner, tournant les pages d’un album en maroquin. Réminiscences photographiques… Là, mon père est contre un mur, sérieux, le cheveu blond cranté, le regard clair, en habits de dimanche, veste droite et culotte courte. Il a sept ans, huit ans tout au plus. Plus loin il est avec ses sœurs qu’il dépasse de deux têtes. Derrière eux on voit des piquets de clôture couchés, un herbage, une ânesse et ma grand-mère avec un seau. Ailleurs il tremble sur un gros cheval de labour monté à cru. Il se cramponne aux crins le temps de la photo.
Partout le même regard pénétrant, le même sérieux, la même présence déposée malgré moi sur la toile.
Par je ne sais quelle fantaisie inconsciente, proche de l’acte manqué sans doute, je l’ai convié à l’atelier. Il est pris dans les mâchoires du chevalet. Ses yeux gris-bleus plongent dans les miens, m’examinent prudemment. Nous voilà nez à nez.

Ceux qu’on porte sont prompts à surgir malgré nous. Souvent ils parlent par notre bouche, se glissent dans nos gestes, se mélangent à nous. Nous ne reculons devant rien pour qu’ils manifestent leur ubiquité ou pour qu’ils se survivent.
Et c’est en méconnaissance de cause qu’ils se ressemblent si bien.