Au 47 bis de la rue J.J.Rousseau Marion rêvasse ou chante la vie profonde…

il y a 16 ans

La vie profonde

Être dans la nature ainsi qu’un arbre humain,
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l’orage,
La sève universelle affluer dans ses mains ! Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs,
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l’espace ! Sentir, dans son coeur vif, l’air, le feu et le sang
Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre.
– S’élever au réel et pencher au mystère,
Être le jour qui monte et l’ombre qui descend. Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise,
Laisser du coeur vermeil couler la flamme et l’eau,
Et comme l’aube claire appuyée au coteau
Avoir l’âme qui rêve, au bord du monde assise…

 

  Anna de NOAILLES  

Scène de la vie moderne n°25

il y a 16 ans

Comment? ni riche, ni coquette, ni amoureuse? Ce n’est pas tout cela qu’il te faut, hein? Mais lascive, grasse, avec une voix rauque, la chevelure couleur de feu et des chairs rebondissantes. Préfères-tu un corps froid comme la peau des serpents, ou bien de grands yeux noirs, plus sombres que les cavernes mystiques? Regarde-les, mes yeux! Antoine, malgré lui, les regarde. Toutes celles que tu as rencontrées, depuis la fille des carrefours chantant sous sa lanterne jusqu’à la patricienne effeuillant des roses du haut de sa litière, toutes les formes entrevues, toutes les imaginations de ton désir, demande-les! Je ne suis pas une femme, je suis un monde. Mes vêtements n’ont qu’à tomber, et tu découvriras sur ma personne une succession de mystères! Antoine claque des dents. Si tu posais ton doigt sur mon épaule, ce serait comme une traînée de feu dans tes veines. La possession de la moindre place de mon corps t’emplira d’une joie plus véhémente que la conquête d’un empire. Avance tes lèvres! mes baisers ont le goût d’un fruit qui se fondrait dans ton coeur! Ah! comme tu vas te perdre sous mes cheveux, humer ma poitrine, t’ébahir de mes membres, et brûlé par mes prunelles, entre mes bras, dans un tourbillon… Flaubert
La tentation de saint Antoine

Scène de la vie moderne n°24

il y a 16 ans

Quand je me suis réveillé, je n’étais plus le même homme. Mes pensées savonnaient, bavaient l’une sur l’autre, tout était confus, un peu étrange et la journée de la veille n’avait plus vraiment de réalité. Ça m’a rappelé ces années où je prenais des saloperies, où le monde virait à la faveur d’une impression, d’une émotion, d’une angoisse et où plus rien n’était stable, ni les formes, ni les couleurs, ni mon corps qui savait si bien m’inventer mes peines et mes délices…