Impudique…

il y a 19 ans


Chère Marcelle,

 

Vous voir chez vous… J’en avais le désir. Cette affaire-là aussi est maintenant derrière nous…

Sur le pas de votre porte vous m’avez paru plus grande que d’habitude. En ce début d’après-midi le noir et la lumière du jour vous allaient drôlement bien. De douces appréhensions flottaient. Un essaim de petites émotions tourbillonnait si vite qu’il échappe encore à toute mise en mots, en pensées (et puis, je n’ai pas envie du tout d’aller fouiller là-dedans. C’est bien plus troublant de laisser tout ça me bousculer encore un peu…) Chez vous ! C’était au-delà de ce que j’imaginais pouvoir m’autoriser il y a peu encore… Bien sûr,  je me suis senti gauche (le pompon ? quand j’ai mis le chinois à thé sur votre mazagran ! J’avais bien vu que vous buviez un drôle de café, mais j’avais l’esprit occupé à je ne sais quelle idée, envolée maintenant…) Oui, gauche et maladroit… Mais malgré tout je me sentais bien à ma place. Je veux dire que j’étais là où je devais être à cet instant précis… Puis cette visite guidée, ce tour du propriétaire (euh non, du locataire…), mes hésitations au seuil de votre chambre, que vous avez senties, vos paroles qui m’ont parfois fait sourire, votre façon de passer devant moi pour descendre l’escaler de bois et le bruit de votre grande jupe, quand vous l’avez attrapée, afin qu’elle n’entrave pas votre descente… Notre couplet quasi-rituel, mais justifié,  sur les difficultés de nos boulots respectifs, puis enfin notre vitesse de croisière… Les bouquins, les photos de Plossu, les mots calligraphiés, les dessins… Tout ce qui nous a précédé…Qui était là avant nous… Qui nous a lié l’un à l’autre…Que nous avons rattrapé… Vous, plus près de moi, et les voix mieux posées, et les pages ouvertes, offertes… Nous (je) aurions pu épuisé votre bibliothèque entière…

Je ne me lasse pas de vous. Ça me pose gentiment question, mais pour autant que ce puisse être un acte volontaire, j’ai décidé de ne pas m’en soucier autrement que pour m’en réjouir… vous voilà prévenue… Et d’ailleurs nous avons bien cherché cette étrange situation. Voilà, j’ai voulu vous faire ce petit mot ce soir, parce que demain il m’aurait échappé, peut-être même serait-il devenu impudique… On est si vite rattrapé par soi-même…

« A tout bientôt »  Je vous embrasse…

Pour le peu qu’il me reste…

il y a 19 ans
C’est fini maintenant, je veux qu’on me foute la paix. Cette journaliste, je ne veux plus la voir. C’est si loin cette affaire. Ça ne finira donc jamais ? A l’époque j’ai déjà tout dit au tribunal. J’étais juste payé pour emmener les enfants. J’allais les chercher à la pension Desvalleux et je les déposais chez le directeur. Je m’en souviens à peine de ces gamins-là. Sauf la petite, elle, je m’en rappelle un peu. Elle était drôlette. Elle ne parlait pas. Les deux gars n’étaient pas bien malins non plus. Je ne sais pas ce qu’ils allaient y faire chez le directeur. Je ne voulais pas le savoir. Ça ne me regardait pas. À l’époque j’avais les miens à nourrir, d’enfants. C’était juste après la guerre. Fallait se débrouiller et c’était bien payé. La journaliste, avec son sourire et ses photos, elle a beau jeu de venir m’emmerder. Je ne veux plus la voir. J’ai quatre-vingt-douze ans,  ici les infirmières sont gentilles avec moi. Tout est oublié maintenant. Faut pas que ça recommence. Moi aussi je vais crever. De toute façon ça les fera pas revenir les gamins. Faut qu’on me laisse. Qu’elle remballe son matériel et qu’elle retourne dans son journal… Je ne veux plus la voir… Qu’elle me fiche la paix… Pour le peu qu’il me reste…