Miss Labrèze…

il y a 19 ans

Miss Madeleine Labrèze

L’école des garçons, la veille des vacances d’été. Il pense que ça devait être en 1967. En est-il sûr ? Il répond que oui, presque. Et alors ? Veut-il bien dire ce qui s’est passé en cette fin d’année ? Veut-il bien préciser un peu ? Il croit qu’il peut. Il faut lui arracher les mots avec un chausse-pied à celui-là! Bernardin contient son agacement. Il met les mains à plat sur le bureau, sourit et croit mêler à son sourire beaucoup d’empathie. En lui-même il pense : « va-t-il le cracher son secret à deux balles… »  Il sourit encore, un peu plus fort, un peu plus mal. L’autre lève enfin la tête et, pas plus embarrassé que ça, se met à raconter :

  — C’était la fin de l’année. De ma première année de grande école. Plus question de travailler. A l’époque il y avait une chanson qui faisait « au feu les cahiers… » Comme c’était l’usage, la veille des vacances, nous faisions des jeux dans la classe. La maîtresse, madame Labrèze (Ben oui, c’était son nom, et nous ne nous privions pas de faire de vilains jeux de mots) en avait trouvé un chouette. Un élève au tableau avait les yeux  bandés et un autre se mettait en face. Il fallait qu’il retrouve le nom du copain en le touchant. Pas un mot ne devait être échangé. L’un d’entre nous était particulièrement fort à ce jeu. En fait, nous avions compris qu’il trouvait facilement le nom de son camarade parce qu’il suivait à l’oreille son cheminement à travers la classe, ce qui lui permettait déjà de se faire une idée assez précise de qui il avait en face de lui, en fonction du coin d’où il venait. Et nous avions beau faire de grands efforts de discrétion il devinait toujours de quel pupitre nous arrivions. Quand ce fut à mon tour d’aller en face de lui madame Labrèze mit un doigt sur ses lèvres et me fit signe de ne pas bouger. Elle se déchaussa et vint me chercher, souple et silencieuse comme une chatte. Elle me prit très délicatement dans ses jolis bras nus et me serra contre elle. Nous fîmes un long tour dans la classe, tournant autour des tables pour que le copain aux yeux bandés soit perdu dans ses recherches auditives. Ce fut délicieusement interminable. Je la respirais à pleins poumons, me coulais contre elle, effleurais de ma joue la sienne…Elle me berçait et je sentis…

   — Bon ! Ça va ! fit Bernardin. Ça va !… On a pigé !

Comme si Bernardin pouvait piger quelque chose… L’autre était redescendu d’un coup quarante ans en arrière. Il avait retrouvé sur fond d’odeur d’encre et de craie la douce chaleur de juin, la grande lumière d’été, la peau douce et salée de Labrèze…

 

La femme au loup et l’homme aux loupes…

il y a 19 ans

Catherine et Thierry. Ils s’étaient rencontrés en première G3, à la rentrée 1977, dans un lycée technique du Pays de Bray. On les voyait toujours ensemble. Ils passaient les récrées à se lécher la trogne dans une salle bondée et aménagée pour les élèves où des trente-trois tours de Deep Purple, de Scorpions, de Tangerine Dream et de Yes tournaient inlassablement. Elle fumait des Camel, lui des Rothman rouges. En classe ils étaient fades et soumis mais ils s’étayaient l’un l’autre. Ils sont allés tant bien que mal jusqu’au baccalauréat, qu’ils ont eu au rattrapage avec le même nombre de points exactement. Elle a voulu faire une mauvaise école de commerce et s’est étalée. Lui a passé un concours et s’est retrouvé guichetier à la poste. Comme elle était mûre pour laver ses chaussettes ils se sont mariés. C’était en 1981. Ils sont partis en région parisienne et j’en ai profité pour les perdre de vue. L’autre soir j’ai revu Thierry à Questions pour un Champion. Il a grossi, il a des lunettes plus discrètes, mais il a perdu. J’ai cru comprendre qu’il n’était plus avec Catherine puisqu’il a passé le bonjour à sa « petite femme » Martine. Ça ne m’a d’ailleurs pas tellement étonné. C’était tout à fait le genre de type à changer sa Catherine pour une Martine.

 

Des gens ordinaires…

il y a 19 ans

Donna Parker,  surnommée "BB" à cause de son goût prononcé pour les barbituriques et le bourbon. Troubles bi-polaires. A décroché le vieux Kentucky du salon, est allée jusqu’au chenil où elle a abattu l’ Argentinian Mastiff de son mari. Nestor Parker a retrouvé sa femme près de la grange des trois étangs au moment où elle allait mettre le feu à une meule. Il lui a mis une raclée, a récupéré le collier de perles et  l’a portée chez le shérif où elle a passé la nuit. Donna a été internée et n’est jamais revenue a Grinsburg. S’est pendue en 1973.

Aaron Bertley, sorte d’amuseur qui n’avait pas son pareil pour faire des tours de cartes impayables en société… Ah ah ah… Buvait un peu. Vivait seul. Dans sa chambre ça sentait la chaussette et les crottes de souris. Quand il est mort, d’un cancer à la gorge, une fille venue de l’Arkansas a dit qu’elle était sa fille. Personne ne la connaissait. Il s’est pourtant avéré que c’était vrai. Elle s’appelait Nelly, elle avait une drôle d’allure et pendant son séjour parmi nous il parait qu’elle a couché avec deux des gars Gandin. Des drôles de lascars aussi ceux-là…

Kaden O’May. Juste un bon gars qui avait interrompu un début de carrière de boxeur chez les mi-lourds à la suite d’une fracture de la clavicule. Sympathique, amusant, simple dans ses manières, il avait vendu des automobiles Ford pour nourrir une famille nombreuse. On ne lui connaissait pas d’aventures ni de penchant particulier pour l’alcool. On soupçonnait qu’il était peut-être sympathisant communiste. On lui reprochait ça parce que chez nous on n’aime pas non plus les gens trop lisses et trop beau. Vit peut-être encore en Floride.

Rylie Romata aimait souffrir. Elle avait épousé un mari brutal et inculte. Elle qui avait envoyé des lettres d’admiration à William Faulkner lorsqu’elle était jeune fille. Ensuite elle avait pris pour amant un sale type qui était venu bosser comme cadre dans l’usine d’aliments pour chiens et chats  Mac Pherson & Bailey. Il l’a maltraitait et l’obligeait à des pratiques sexuelles qu’elle jugeait dépravantes. Elle n’avait pas eu d’enfants et le regrettait. Du moins le disait-elle. Elle avait cessé du jour au lendemain d’aller à l’office. Elle est morte d’un coup de froid à l’hôpital de Denver en 1982, seule, trois ans après le décès de son mari. Elle avait tenu un journal intime entre 1958 et 1979. Son amant, qui l’avait récupéré, avait fait des photocopies et nous en avait donné un jeu. Certains soirs, à l’apéritif, lorsqu’on s’ennuie, on prend une page au hasard et on rigole…

Alain Korkos…

il y a 19 ans

Merci, Alain, d’avoir joué le jeu…

Loin de nos blogs plus ou moins narcissiques Alain Korkos nourrit la BoÎte à Images de billets stimulants qui nous invitent « à nous arrêter pour regarder les images autrement« … C’est cultivé, solide, fin et drôle… De plus ses fidèles commentateurs viennent régulièrement compléter les propos du maître des lieux par des remarques et des informations souvent pertinentes… Que demander de mieux?…